Juliette Agnel, éblouie, éblouit.

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Juliette Agnel est une photographe qui a fait parler de ses récentes oeuvres dégradées sur les grilles de la Mairie du 3e. Mais Juliette a fait surtout parler d’elle pour son talent prometteur et ses expositions. Son travail est visible en cliquant ici. Je l’ai rencontré lors de son projet Les Eblouis, en me prêtant à son jeu… Elle vit dans le 3e, depuis longtemps. Et elle nous regarde et tisse des liens…
Le 3e a franchi l’Histoire et s’est fait des histoires. C’est quoi votre histoire du 3e?
Mon histoire avec le 3e vient de loin, j’ai d’abord habité chez mon père de façon irrégulière rue du Temple et c’était déjà il y a un peu plus de 30 ans, plutôt 35 en fait. Je me souviens de cette rue quand il y avait encore juste en bas de chez moi, un tabac, une boulangerie, un grand café, et une banque. Puis tout d’un coup plus aucune commerce. Mes plus vieux souvenirs sont des images que j’ai observées depuis la fenêtre du 5e étage. Il y a d’abord ce très grand arbre, à l’angle de la rue Michel Lecomte et de la rue du Temple, il me semblait dépasser tous les immeubles, et un jour il a été coupé au profit du gymnase et autres appartements. Je me souviens de grues par dizaines qui dépassaient les immeubles, c’était très beau.  Je me souviens des appartement sous les toits en face de chez nous où les balcons avaient été transformé en douches, et on pouvait apercevoir parfois une silhouette qui se douchait comme si c’était dehors, dans le ciel. Je me souviens bien aussi très bien l’arrivée des chinois dans le quartier, dans notre immeuble, où il y avait tout un groupe qui travaillait, mangeait et dormait là. Je les voyais de ma fenêtre, travailler très tard et remplir des sacs avec des journaux de papiers. J’ai vu leurs enfants grandir, faire leurs études, et tout le monde est parti un jour. À ce moment là je crois, l’immeuble qui était plein de locataires, et devenu plein de propriétaires. Tout le monde a changé un grand coup. Cela s’est rempli en grande partie par des familles plus riches, et par des couples d’hommes. C’est devenu un quartier dans lequel j’ai l’impression d’agir et de prendre plaisir aux nouvelles rencontres que je fais, sans doute depuis que je suis devenue maman et que j’ai dû fréquenter les crèches et les écoles. J’ai l’impression de voir la vie sociale du 3e de façon plus nette maintenant que j’ai besoin de ces structures et que je les fréquente.

Il bouge ce 3e. Vers qui, vers quoi, comment selon vous?

Il y a deux façons dont ce quartier bouge, une qui me plait, et l’autre non. Le côté humain et les rencontres que je fais depuis quelques années dans ce quartier via les crèches ou écoles sont particulières et  très enrichissantes. Ce sont de vraies rencontres, avec des projets qui se bâtissent, des intérêts communs, des divergences, des discussions, et des croisements de vie qui sont forts. Je découvre le jardin partagé Anne Frank que j’observais avant depuis la fenêtre d’un ami lorsque c’était une grande friche, et je vois que les choses se construisent avec de belles personnes, de belles volontés. Je m’aperçois que malgré ce que je croyais avant, ce sont des gens qui me ressemblent et que j’aime.
J’aime que la mairie donne de l’espace aux enfants, que les familles soient là, et que tout le monde s’y croise. J’aime le foyer Falret qui a élu domicile dans ma rue, croiser les personnes qui y vivent. J’ai l’impression de voir un 3e qui essaye d’aller vers les gens, et c’est ce qui me parait le plus réussi dans ce mouvement.
Par contre j’ai du mal avec certains commerces prétentieux, j’ai du mal à faire mes courses près de chez moi, j’ai du mal avec certains lieux qui sont bondés maintenant. J’ai du mal aussi car je crois que je vais devoir quitter le quartier pour avoir un appartement avec une chambre à nous. J’ai pourtant commencé à bâtir une vie avec des valeurs sociales qui me plaisent.
J’aimais beaucoup le calme des anciens dimanches pour me promener, rêver, voir un peu de rien, d’espace sans personne. Je n’arrive plus à retrouver la respiration des dimanches dans ce quartier. La quantité de gens a changé.
Je ne sais pas vers où on va. Sans doute un marché immobilier encore plus dur, des commerces plus inaccessibles pour les moins riches, et trop de monde qui se bouscule pour arriver jusque dans ce quartier. On va aussi et en parallèle vers une activité culturelle et sociale qui s’agrandit.
Et vous dans tout cela, quel est votre rôle?

 

Je fais mon travail de photographe, d’artiste et aussi de pédagogue. Je travail parfois avec des jeunes du quartier, ou alors j’amène des jeunes d’autres quartiers à travailler dans le quartier, je leur fais visiter des galeries qui leur paraissent inaccessibles, je leur fait regarder le quartier autrement, j’essaye toujours de leur montrer ce qu’ils voient de façon quotidienne et habituelle, autrement.
Je travaille entre le 1er et le 3e, parfois vers Beaubourg, parfois vers les Halles, parfois tout à fait ailleurs, mais souvent vers Beaubourg. Je participe comme je peux aux événements des écoles de ma fille, on fabrique des décors, des grands masques, des gondoles avec mon mari, je leur fais les photos nécessaires, on essaye de mettre à profit ce qu’on sait faire, avec tout les autres.
On essaye d’être présents pour nos amis et voisins, on se rend des services avec les enfants, on crée une vie avec des vrais rapports de voisinage comme je n’avais pas encore connu ici.
Mon rôle c’est aussi de faire partie de la mixité sociale, de résister ici face à des forces financières qui me dépassent, en tout cas jusqu’ici. C’est de faire du lien, de changer la vision des choses habituelles. De transformer la matière. C’est mon rôle d’artiste, qui est présent dans toutes mes actions.

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Le 3e, ses enfants rouges

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